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Les mots qui banalisent

« Abus sexuels dans l’Église », « Des femmes dénoncent les frotteurs du métro », « Au tribunal pour des attouchements sur sa nièce », « Pour un baiser volé, il finit au poste ». Voici quelques titres de journaux parus en 2020. Chacun des mots employés a des conséquences dans la façon dont les lecteurs et lectrices envisagent le sujet qui leur est présenté.

Les mots ne sont pas neutres. Ils structurent notre pensée. Ils créent des images, dessinent le monde tel qu’on le pense, les mots façonnent notre imaginaire, influencent nos interactions avec les autres. Les mots sont politiques.

Partagez la vidéo de Brut dans laquelle Caroline De Haas revient sur les mots qui banalisent.

Voici quelques-uns des mots que vous avez déjà entendus ou lus, que vous entendrez à nouveau. Si la situation vous le permet, vous pouvez réagir en proposant un mot alternatif. Un mot qui ne banalise pas. Un mot qui ne minimise pas. Un mot qui dit la réalité des choses.

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« Frotteurs » : on utilise ce mot pour parler de personnes, en immense majorité des hommes, qui se frottent à des usager·e·s des transports en commun, en immense majorité des femmes. Le terme frotter est utilisé pour décrire le fait, pour la personne qui commet les violences, de frotter son sexe contre la cuisse ou les fesses de la victime. Cet acte a une qualification dans le code pénal, il s’agit d’une agression sexuelle. Vous sentez la différence ? « J’ai été victime d’un frotteur » ou « J’ai été victime d’une agression sexuelle ». Ça ne donne pas du tout la même image, la même réalité. « Frotter », c’est plus doux et moins grave que « agresser », dans notre imaginaire. La première expression minimise. La deuxième qualifie.

« Attouchements » : en général, ce mot est utilisé pour décrire une main aux fesses, une main sur les sexe ou les seins. Là encore, une main aux fesses est caractérisée dans le code pénal : lorsqu’elle est commise par contrainte, menace, surprise ou violence, il s’agit d’une agression sexuelle.

« Pédophilie » : l’étymologie du mot pédophilie, c’est « amour des enfants ». Une personne qui commet des actes pédophiles aime-t-elle les enfants ? Non. Elle les détruit. J’utilise maintenant le terme pédocriminalité (et pédocriminel).

« Abus sexuels » : souvent en une de journaux pour parler de violences pédocriminelles (les « Abus sexuels dans l’Église » par exemple). Premier problème, l’expression « abus sexuel » n’existe pas dans la loi française. Lorsqu’on l’utilise, on parle donc de quelque chose qui n’est pas qualifié. Alors que les faits visés, eux, le sont. En général, il s’agit d’agressions sexuelles ou de viols sur mineur·e·s. Pourquoi utiliser un mot qui n’existe pas dans le droit français ? Deuxième problème, c’est le sens donné à l’acte décrit. En français, le mot « abus » signifie, selon le Larousse « Mauvais emploi, usage excessif ou injuste de quelque chose ». Par exemple, on abuse du chocolat. Ou des réseaux sociaux. Un peu, ça va, beaucoup, bonjour les dégâts. Est-ce que concernant les violences que subissent les enfants, « un peu ça va ? ». Comme si on pouvait dire : « Bon, ça allait jusque-là mais maintenant, t’es allé trop loin, t’as abusé ». Non. On ne peut pas abuser d’un·e enfant puisque dès le début, c’est non.

« Baiser volé » : quelle jolie expression. Lorsqu’elle décrit un baiser entre adultes consentant·e·s qui se draguent, se cherchent, s’embrassent par surprise, c’est tellement chou. Sauf que souvent, cette expression est utilisée pour décrire l’action de Jean-Michel, qui a embrassé sa collègue par surprise à la machine à café. Et là, c’est pas du tout mignon. Cet acte a un nom, il s’appelle une agression sexuelle. Pas mignon, vous disais-je.

« Gestes déplacés » : c’est le titre d’un article de La Dépêche en juin 2019 : « Cahors. Le moniteur avait des gestes déplacés ». En ouvrant le journal, on se dit que ça n’a pas l’air si grave. Des gestes déplacés, il suffit qu’on s’excuse et puis voilà. En lisant l’article, on se rend compte que le monsieur est mis en cause pour des agressions sexuelles sur des mineures. Ce n’est pas déplacé, c’est interdit.

« Comportement inappropriés » : inappropriés est un terme fourre-tout, qui permet de désigner à peu près tout et n’importe quoi. Et surtout un terme qui, lorsqu’il parle de violences sexistes ou sexuelles, banalise la réalité. « Inappropriés », c’est quelque chose de pas tout à fait adapté à la situation, de décalé. À aucun moment, avec le mot « inapproprié », on ne dit que ces comportements sont interdits. À aucun moment, on ne dit qu’il peuvent faire du mal, casser, abîmer une personne. C’est pourtant cela, la réalité. « Propos limites » : dans Lyon Mag, en 2017, on parle des « propos limites de Bernard Lacombe sur les femmes et les casseroles ». Pour rappel, le conseiller du Président de l’OL avec dit à l’antenne : « Je ne parle pas de foot avec les femmes. Qu’elles retournent à leurs casseroles, ça ira beaucoup mieux. » Lorsqu’on qualifie des propos sexistes de limites, on sous-entend que la ligne n’a pas encore été franchie. Que pour l’instant ça va. On banalise donc.

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